« L’important ce n’est pas le mode de gestion, c’est la façon dont les gens y croient »

4 questions à Camille Guirou, Maître de Conférence à l’Université Savoie Mont-Blanc, chercheuse au laboratoire IREGE, auteure d’une thèse intitulée : « Faciliter le débat sur les croyances dans les organisations : l’utilisation des cartes cognitives dans la décision publique locale. » 

  • Vous avez rédigé une thèse sur la question des croyances en matière de choix de mode de gestion d’un service public. Comment cette thématique a-t-elle émergé dans votre travail ?

C’était dans le cadre de mon master de recherche sur les ressources humaines, lors d’un stage dans la mairie de La Fare les Oliviers. J’y ai constaté une volonté de remunicipalisation de nombreux services, alors qu’à l’époque (en 2012) la tendance était au contraire à la délégation des services publics à des sociétés privées.
Pour une collectivité, à l’époque, il paraissait préférable d’externaliser certaines dépenses d’investissement plutôt que d’assumer de lourdes dépenses de fonctionnement (masse salariale, gestion courante, etc.) notamment car la masse salariale est par nature peu modulable lorsqu’il s’agit de fonctionnaires. A l’inverse, dans cette commune la direction générale des services défendait l’idée que la délégation du service public de l’eau à un prestataire extérieur coutait plus cher car il fallait financer à la fois les salaires mais aussi les bénéfices de l’entreprise. De plus, disait-elle, si la collectivité économisait un salaire, elle perdait aussi une compétence et un savoir. Forte de cette conviction, la commune avait opté pour la municipalisation des services tout en réduisant fortement les coûts, de sorte que les impôts n’y avaient pas été augmentés durant plusieurs mandatures.

  • En quoi cette observation a-t-elle alimenté votre recherche ?

C’est en observant par la suite que d’autres communes prenaient avec autant de conviction des options différentes que j’ai voulu travailler sur leurs arguments. Pourquoi faisaient-elles ce choix ? Qu’y gagnaient-elles ? 

Pour élargir cette réflexion qui avait commencé avec le service de l’eau, je suis allée observer des crèches municipales. Là aussi, les avis étaient tranchés et j’ai observé qu’une crèche qui avait critiqué le passage en délégation qu’on lui imposait avait fini par constater que le prestataire lui apportait plus d’hygiène, des meilleurs menus, des formations pour les personnels et des méthodes de travail performantes. La satisfaction était supérieure et pour rien au monde elle n’aurait voulu revenir en arrière. Là, le délégataire avait su prouver que le capital humain et les outils dont il disposait avaient permis des progrès colossaux. Au même moment, une autre crèche vantait la régie, arguant d’un meilleur contrôle du service, d’une montée en compétences des agents municipaux formés à ce service spécifique, et d’une plus grande fidélité du personnel sur le long terme.

J’en ai déduit que chez les tenants des deux positions, on recherchait les  mêmes bénéfices : une forte expertise, des coûts moindres, et plus de transparence. Dès lors, il apparait que la différence de conception relève du contexte et des croyances – ou des valeurs comme disent certains. En fait, la réussite de l’un ou l’autre des modèles dépend du niveau auquel les acteurs sont investis et croient en leur service. 

  • Dès lors, comment obtenir cette adhésion des acteurs ?

Il faut alors se poser la question de réunir les acteurs – les élus, les entreprises, les citoyens, les agents, ou les cadres – et de les faire participer à la décision. Car c’est quand on a une vision partagée qu’on réussit – que ce soit en délégation ou en régie. Cela nécessite un important travail de dialogue, en mettant autour d’une table tous les acteurs et en faisant de la démocratie participative. Faire venir des experts, expliquer les enjeux, se poser les bonnes questions lors des changements… Il faut dépasser la question des outils pour s’intéresser aux humains et aux besoins pour aller vers un projet auquel ils croient – ensemble. Ce qui ressort de ces sessions remporte toujours davantage d’adhésion que ce qui est imposé par le service public. 

  • Quel type de mode de gestion des services publics peut remporter l’adhésion aujourd’hui ?

Il n’y a pas de modèle unique. Pensez que le débat sur le meilleur mode de gestion dure depuis plus d’un siècle et que personne n’a jamais tranché !

Avec un vrai débat démocratique, on peut trouver des solutions entre la vision très économiste du « New Public Management », qu’ont adoptée les Anglo-saxons avec 20 ans d’avance sur nous les Européens, et le courant de la « Public Value » qu’ils défendent aujourd’hui, avec encore une longueur d’avance sur nous. Après avoir délégitimisé le service public à force de délégation au privé, on est revenu à reprendre foi dans le service public. Son rôle dans la gestion de la crise sanitaire l’a bien montré récemment.

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